Harcèlement, chantage et abus de pouvoir : ce qu’endurent des femmes dans les médias

Harcèlement, chantage et abus de pouvoir : ce qu’endurent des femmes dans les médias

Le 3 mars dernier, les journalistes vont battu le macadam pour dénoncer le traitement qu’ils subissent. Dans ce secteur, les acteurs souffrent le martyr. Certains sont exploités au quotidien sans aucune rémunération. Lors des manifestations, ils ne bénéficient d’aucune protection et sont exposés à beaucoup de risques. D’autres travaillent dans des conditions d’extrême précarité. A cela, s’ajoute le manque de considération du métier de journaliste dans certaines maisons de presse. L’information est parfois reléguée au second plan et pire, la fonction peut même être attribuée à quelqu’un qui n’a jamais reçu de formation. Hormis ces problèmes d’ordre organisationnels, les femmes subissent le dictat de l’autorité de la junte masculine.  Abus d’autorité, maltraitance, harcèlement sexuel et moral sont entre autres problèmes que rencontrent des femmes journalistes ou qui veulent le devenir. Dans ce dossier, nous avons interrogé des femmes qui ont fait l’objet de mauvaises propositions de la part de certains responsables. Cette jeune femme d’une trentaine d’année qui témoigne sous le couvert de l’anonymat nous dit que si elle n’est pas très célèbre aujourd’hui, c’est par ce qu’elle a préféré rester digne. “En tant que femme, quand on perd la dignité, il ne nous reste plus rien. J’ai toujours cru qu’après les études je trouverai un emploi décent sans grande difficulté. Malheureusement, ce n’est pas aussi facile que je ne croyais. Même pour avoir un entretien il faut connaître “un ami” du boss.” Des propositions de travail, elle n’en manque pas. Mais à quelles conditions ? “Un jour, alors que nous étions en entretien, un célèbre journaliste m’a proposé de coucher avec lui pour qu’il m’embauche. Il me disait qu’il n’avait pas besoin de savoir ce que je savais faire ou pas. Il suffisait juste que j’accepte sa proposition pour apparaître devant le Petit écran le lendemain.” Cette mésaventure n’est ni la première ni la dernière pour cette jeune journaliste désormais au chômage. “Je n’ose même pas dévoiler les noms de toutes les personnes qui m’ont fait des propositions indécentes. Malheureusement elles sont au quotidien sur les plateaux pour donner des leçons de vie.” Se désole-t-elle.

Fanta quant à elle, a fait le tour de quelques organes de presse. Marre de travailler dans de mauvaises conditions et parfois sans aucune rémunération derrière, elle décide de changer de métier. Elle fait d’abord une formation en marketing et communication avant d’être recrutée dans une ONG qui travaille pour la protection de l’environnement. Embauchée comme chargée de médias, Fanta était loin d’imaginer que les prédateurs sont dans tous les secteurs. Elle subissait les harcèlements de sa patronne et d’un de ses collègues. “Le chef du département d’enquête me harcelait  sexuellement si je peux me permettre par ce qu’il voulait coûte que coûte m’inviter dans un lieu intime. Au bureau, il voulait me faire des attouchements. Parfois même, il le faisait. Mais quand il a compris qu’il pouvait rien avoir de moi et que je ne serai jamais sa ‘”pute”, il a commencé à me créer des problèmes. On s’est une fois disputé au bureau devant tout le monde et la patronne nous a convoqués. Comme il est trop proche d’elle, sa parole avait beaucoup plus de considération.» Son refus de céder aux avances de son collègue lui coûtera son travail. Ses différents faits et gestes étaient surveillés et étaient sources de reproches. «Quelques temps après, la patronne a commencé à me créer tout sorte de problèmes. AU moindre retard elle s’énervait et n’hésitait pas à me ponctionner mon salaire. Elle me reprochait beaucoup de choses sans importance. Je ne la comprenais plus. Et pourtant, Dieu sait que je faisais bien les tâches qu’elle me confiait.» Même si elle a perdu son travail, Fanta se sent libérée de l’emprise de sa patronne et de son bourreau de collègue.

«J’en suis sûre que si j’avais accepté les invitations du chef du département d’enquête, je n’aurai pas tous ces problèmes. C’est quelque temps après que la patronne m’a appelée dans son bureau pour me notifier que mon contrat ne sera pas renouvelé. C’était un soulagement pour moi par ce que  je souffrais là-bas moralement et émotionnelle.”

Malgré la souffrance, Fanta ne voulait pas démissionner de son travail. Elle ne voulait pas non plus raconter à sa patronne les forfaitures de son collègue par peur de faire l’objet des discussions dans les couloirs. Elle était au bord de la dépression. “Je me sentais très mal. Étant une personne fragile et trop sensible, il m’arrivait parfois de pleurer. Je voulais arrêter le boulot, mais je ne voulais pas démissionner de moi-même. J’étais acculée et bousculée. On me poussait droit au mur. Maintenant c’est de l’histoire ancienne.»

Être une fille dans le milieu professionnel n’est pas chose facile. C’est aussi être confronté au quotidien à la discrimination et au manque de respect. Cette journaliste que nous avons nommé Yandé est, elle aussi victime de la méchanceté gratuite d’un de ses collègues. «Quand je suis arrivée à la rédaction, on m’avait confié les mêmes tâches qu’un des garçons que j’ai trouvé là-bas. Quelque temps après, il ne m’adressait plus la parole. Pendant les réunions de rédaction, il me faisait toujours des reproches et c’était parfois très déplacé. Aujourd’hui, nous ne sommes plus dans la même boite mais on ne s’adresse même pas la parole quand on se croise sur le terrain.»

Après son collègue méchant, Yandé devra aussi supporter les services d’un patron exigeant. Pour ce dernier, la déconnexion n’est pas permise. «Il pouvait m’appeler à n’importe quelle heure de la soirée pour me demander de faire quelque chose. Parfois, il m’appelait à 2 heures du matin pour m’informer que le chauffeur viendra me chercher à 5 heures pour aller en mission dans une autre région. Je devais me débrouiller pour m’acheter quoi manger durant tout le séjour. Il ne m’assurait que le déplacement.» Narre Yandé qui visiblement est très déçue de sa relation avec son patron. Malgré les difficiles conditions de travail, elle n’avait pas le droit de se plaindre. Son contrat d’un an n’arrivera pas à terme. Son responsable se serait caché derrière des tensions budgétaires pour se séparer de ses employés et recruter des stagiaires. «Quand il a arrêté nos contrats, il nous a versé aucune indemnité. Il me doit même un mois de salaires.»

Ces journalistes sont parfois privées d’une vie de famille. Elles sont au quotidien sur le terrain à la collecte de l’information. Certaines d’entre elles passent de longues nuits à cogiter sur ce qui les attend le lendemain. Un reproche du patron ? Une avance ou des propos déplacés ? Elles sont exposées à toutes sortes de violences morales, verbales comme physiques. L’amour d’un métier et la peur de se retrouver sans emploi les poussent à accepter malgré elles certaines conditions de travail. C’est ce que nous confirme Fanta. «C’est difficile d’être une fille dans le milieu professionnel. Si c’est un homme qui est ton patron, il te drague. Si tu refuses il  te crée des problèmes. Si c’est une femme ta patronne, y a la rivalité féminine. Parfois, je me demande si je ne vais pas faire simple et être femme au foyer si je ne réussis pas à avoir mon propre travail.” Nous raconte-t-elle. Au-delà de vouloir bien garder l’affaire pour elle, Fanta n’a jamais pensé porter plainte contre son collègue qui la harcelait sexuellement. Sa mésaventure restera son petit secret. Son bourreau quant à lui, est libre de perpétuer ses sales besognes sur la future recrue.

Les maux de la presse sénégalaise sont beaucoup plus profonds qu’on ne le croit pas. Le rapport avec le pouvoir exécutif et d’autres acteurs sont loin d’être les seuls problèmes. Pour y remettre de l’ordre, il ne s’agira pas seulement de rédiger des textes ou de créer une réforme qui ne serait que source de problèmes. Il faut revoir le statut du journaliste et revoir ses conditions d’exercice. Les patrons de presse sont également appelés à jouer pleinement leur rôle en accordant plus d’importance aux journalistes. C’est au Sénégal qu’on voit des chaînes de télévision annuler un journal pour diffuser un concours de chants ou passer un documentaire sur un artiste mettant ainsi à la poubelle tout le travail effectué par des journalistes pendant toute une journée.

Pour ces nombreuses femmes qui souffrent dans le silence, des initiatives doivent être prises pour que la parole soit libérée et que les projecteurs soient braqués sur les prédateurs.

Ismaila Seck

Ismaila Ba Seck

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