Le covid-19 dément Samuel P.Huntington

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Aujourd’hui, à mon avis, avec le Covid-19, plusieurs théories de Science Politique tombent à l’eau ou perdent de leur sens. De nombreuses thèses sur les conflits politiques et économiques internes aux États et les rapports politiques mondiaux sont à redéfinir.

Les humains du monde entier découvrent un ennemi commun. Un ennemi plus dangereux que tout ce qu’ils auraient pu imaginer. Un ennemi doté d’une capacité énorme de destruction et d’une rare méthode d’anéantissement.

Dans son célèbre ouvrage “Le Choc des civilisations”, S. P. Huntington analyse les relations et les coopérations internationales sur le fondement de la proximité et des affinités culturelles, historiques et civilisationnelles qui peuvent exister entre les organes étatiques.

La division du monde en civilisations conduit, selon lui, la politique globale, donc les rapports internationaux, à dépendre de plus en plus des facteurs culturels.

L’identité culturelle nouvelle définit et redéfinit la perception que l’on se fait du monde.

Les personnes, les États, les organisations, les structures européennes par exemple auraient plus de proximité relationnelle entre eux qu’ils n’auraient avec d’autres : ceux de l’Asie, ou du Monde Arabe.

Un pays musulman également par exemple aurait plus de facilité à traiter avec un autre pays musulman qu’avec un pays non musulman. Huntington considère l’islam comme une civilisation à part entière. De ce fait, les États de culture et de tradition musulmane cultivent entre eux une certaine affinité et ceci explique cela.

L’idée principale de son ouvrage et de sa thèse est donc celle qui consiste à dire et expliquer que ” la culture, les identités culturelles (…) sont des identités de civilisation [et] déterminent les structures de cohésion, de désintégration et de conflit dans le monde d’après la guerre froide”. (p.17).

À partir de là, on peut comprendre globalement sa thèse du Choc.

Toute personne initiée en science politique peut facilement comprendre que la politique internationale confond plusieurs civilisations (européenne-occidentale, asiatique, musulmane). Pour Huntington, ceci implique de comprendre que la politique globale est à la fois multipolaire et multicivilisationnelle.

Il faut donc abandonner l’idée selon laquelle modernité = occident ou occidentalisation.

On comprend alors par là que ce n’est pas parce qu’un État, avec une identité culturelle précise, est moderne qu’il est forcément occidentalisé ou en cours d’occidentalisation.

“La modernité se distingue de l’occidentalisation” et Souleymane Bachir Diagne l’a mieux défini que Huntington dans ses thèses où il appelle à la réflexion d’un universel vraiment universel” (Les Ateliers de la pensée, 2017, p. 71).

L’idée de modernité n’est donc pas une spécialité encore moins une spécificité occidentale ou européenne. La modernité, selon moi, n’est rien d’autre qu’un moyen de lier le traditionnel, le cultuel et le culturel à aujourd’hui donc de les mettre en adéquation avec l’époque actuelle.

Une civilisation se distingue de la culture et de la tradition mais elle peut demeurer moderne, même si elle est très ancienne. La Chine a une civilisation très ancienne mais elle reste l’un des pays les plus modernes de la planète.

Actuellement, avec l’évolution des technologies, toute les civilisations (mêmes religieuses : musulmanes et catholiques) sont modernisées.

Huntington le dit “on se découvre de nouvelles identités; on en re-découvre aussi souvent d’ancienne” (p.16).

Seulement, et c’est là que le phénomène actuellement mondial du Covid-19 vient tout chambouler. Si, dans “Le Choc des civilisations”, Samuel Huntington avance la thèse des affinités civilisationnelles en termes de coopérations en temps de guerre comme en temps de paix entre États qui partagent les mêmes identités (cultures et traditions), aujourd’hui, on constate avec surprise que ce schéma est faux. Il est même doublement faux.

Je m’explique :

– D’abord, le virus ne reconnaît aucune religion, aucune ethnie et aucune civilisation. Il s’attaque au corps humain et le détruit dans de nombreux cas. Les États qui, jusqu’à aujourd’hui, ont toujours fondés leurs intérêts politiques et économiques sur la base de conceptions partagées du monde ont quasiment abandonnés cette idée pour tendre à une conception plus large de la solidarité.

La Chine n’est pas l’occident et des médecins chinois sont venus à la rescousse de l’Italie pour faire la guerre à ses côtés contre le Covid-19. Il en est de même pour le Cuba qui a dépêché une équipe d’environ 52 médecins et infirmiers. Il y a encore quelques années certains d’entre eux étaient même en Afrique pour combattre la fièvre Ebola.

Il est donc claire que “la recomposition culturelle de la politique globale” défendue par Samuel Huntington n’a plus beaucoup de sens dans ces moments de crise provoquée par le Coronavirus. Si la modernisation a été déstabilisée comme il le pense, la politique globale est loin de tendre à la recomposition selon des axes culturels. Fini, à l’heure actuelle en tout cas, le moment où les peuples et les pays qui ont des cultures semblables se rapprochent.

Huntington soutien la thèse de l’éloignement des ceux qui ont des cultures différentes. On constate bien qu’il a tort. La Chine n’a rien à voir, d’un point de vue culturel et indentitaire, avec l’Italie. Mais elle est bien présente pour faire la guerre à ses côtés pendant qu’aucun médecin ou infirmier français ou allemand n’est présent. Pourtant, l’union européenne est bien une organisation basée sur des critères identitaires et d’appartenance à l’ensemble Européen. Fini donc les alliances définies par la culture et la civilisation.

– Ensuite, Huntington soutien l’idée selon laquelle l’identité culturelle détermine les associations et les antagonismes entre pays. Selon, lui la question “Dans quel camps êtes-vous ?” a été remplacée par la question “Qui êtes-vous ?” Il indique alors que “tous les États doivent pouvoir y répondre. Et cette réponse, fondée sur leur identité culturelle, définit leur place dans la politique mondiale, leurs amis et leurs ennemis”.

Je n’ai pas besoin de m’attarder sur ces éléments car toute cette thèse peut complètement être remise en question avec la lecture nouvelle qu’apporte la pandémie dans le monde actuel. Aujourd’hui la question “Dans quel camp êtes-vous ?” est beaucoup plus importante que celle de savoir “qui est qui ?”

On n’a pas besoin de rappeler que le Covid-19 n’a pas d’origine, de civilisation, de religion. Il n’est pas possible de prendre position selon des affinités culturelles pour lui faire la peau. La politique mondiale actuelle a bien plus à faire que de se demander qui est ami ou ennemi de l’autre. L’ennemi est connu de tous, c’est ce virus invisible et dangereux qui est venu comme comme pour réorganiser le monde, la science, la politique et les civilisations. Surtout bouleverser toutes nos idées préconçues.

Mohamed Lam

Essayiste Analyste politique à Perspectives Afrique.

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