L’usage de l’internet et des réseaux sociaux a-t-il un impact sur la démocratie sénégalaise ?

L’usage de l’Internet et de ses outils a considérablement modifié le rapport entre l’homme et plusieurs aspects de son environnement. La politique qui jadis était l’apanage des hommes “d’une haute catégorie sociale” et des intellectuels devient presque l’affaire de tous. Les jeunes s’y intéressent de plus en plus et manifestent un intérêt quant à la gestion des affaires publiques. Comme la radio à ses débuts, internet joue un rôle important sur la libération de la parole publique et l’accès à l’information. L’émergence des réseaux sociaux et des web médias va casser le monopole de la presse traditionnelle comme la télévision et la presse écrite. Ces médias de masse qui parfois appartenaient à une élite politique ou à des hommes d’affaires ne permettaient pas aux citoyens lambdas d’accéder à des informations fiables. Au Sénégal, on aurait pu parler d’une libération de la presse en ligne comme ce fût le cas avec la radio. Les sites d’informations émergent avec de nombreuses opportunités même si les dérives sont une réalité incontournable. Toutefois, il est important de se demander si internet a réellement un impact sur la démocratie sénégalaise. Professeur Moussa Diop, docteur en communication et analyste politique considère l’avènement des réseaux sociaux comme l’élargissement de l’espace public et son ouverture à différents acteurs, des individus qui potentiellement n’avaient pas accès à l’espace public traditionnel. «On parle d’ailleurs d’un Espace public numérique qualifié de multipolaire, pluriel mais aussi fragmenté. Dans l’espace public traditionnel il existait des mécanismes de filtrage et de sélection des opinions et des individus qui pouvaient être rendus publics. C’est ce qu’on appelle “Gatekeeper”. A l’aune du numérique, ce “gatekeeper” existe aujourd’hui mais opère sous une autre forme. Il reste que les réseaux sociaux numériques favorisent la présence de plus d’acteurs. Mais quel est leur profil? Sont-ils vraiment novices dans le cadre de la participation politique? Autant de questions qui méritent réponse.»
Même si Docteur Moussa Diop se pose des questions quant à la plus-value de ces nouveaux acteurs politiques sur notre démocratie, on constate quand même qu’aujourd’hui tous les débats d’intérêt général se tiennent sur internet. Les débats pléniers à l’assemblée nationale, les décisions prises en conseil des ministres, la gestion des deniers publics, et toutes les questions politiques sont discutées sur la toile. Si on peut parler de tout et accéder à tout sur internet, cela pourrait peut-être avoir des atouts tout comme il peut être problématique. C’est aussi l’avis de Docteur Diop. «Il y a des aspects extrêmement positifs comme la multiplication des espaces d’expression, l’accès à des informations diversifiées. Cela dit, on relève tout de même des usages extrêmement problématiques pour la démocratie, la liberté d’expression, et même l’intégrité physiques et morales des individus voire plus. Tout dépend des usages que les individus développent autour de cet internet qui est du reste un formidable outil. Je pense aux phénomènes de diffusion de fake news, d’infox, la prolifération des théories du complot, la sécurité des données privées, le harcèlement,…»
Qui parle de débat parle également de contradiction. Or, au Sénégal on constate parfois que des internautes ne sont pas favorables au débat contradictoire. On dirait que certains d’entre eux veulent instaurer la pensée unique quand il s’agit de parler de sujets politiques. Des personnes se font attaquer, menacer et même harceler sur internet après avoir tenu un discours sur l’actualité. Les journalistes, les organes de presse et même les influenceurs n’y échappent pas. L’analyste politique déplore cet état de fait. «L’internet derrière sa dimension technique, est un espace social, conversationnel, participatif, où viennent s’exprimer des opinions, des idéologies, etc…Il est à déplorer que dans bien des cas l’esprit critique, la courtoisie, la bienveillance ne président pas en nos échanges. Rappelons que l’internet a des fondements idéologiques nourris par les courants libertaires, dès lors il est idéalement voulu, pensé comme un lieu d’expression des libertés, de circulation des idées. Cependant l’architecture technique, le jeu des algorithmes peuvent favoriser le regroupement des usagers selon le centre d’intérêt, les types d’informations consultées, et plus globalement selon leurs usages des réseaux socio numériques. Ce serait l’inscription des usagers dans des bulles conversationnelles ou interactionnelles où ils se retrouveraient à échanger avec des individus qui leur ressembleraient selon un certain nombre de critères. Dans cette optique on pourrait penser non pas à la circulation d’une pensée unique, mais à un déficit progressif de confrontation des idées, de dialogue des différences. Ce qui nous installerait peut être dans des logiques d’affrontement et dans la formation d’esprit de critique et non d’esprit critique. On pourrait facilement tomber dans la promotion de la grégarité (une logique sectaire) aux dépens de la promotion de la rationalité (l’usage de la raison). Ce qui est une transformation majeure de la nature des débats, et une dénaturation des termes des échanges sur l’internet de nos jours.»
Pour éviter les dérives sur le net, le gouvernement du Sénégal avait émis le souhait de mettre en place un dispositif permettant d’encadrer l’usage des réseaux sociaux. Une décision que certains acteurs politiques et de la société civile considéraient comme une entrave à la liberté d’expression. Ce lever de bouclier ne devrait certainement pas empêcher l’Etat de poursuivre sa volonté d’encadrer et de contrôler ce que les citoyens disent sur internet. Pour la presse en ligne, le nouveau code de la presse s’il est bien appliqué, devrait permettre à éviter certaines dérives. Docteur Moussa Diop pense que c’est un monde à assainir. «C’est un milieu où viennent se greffer des entrepreneurs sans connaissances réelles des principes déontologiques, des valeurs portées par le journalisme, et qui parfois y insèrent des pratiques à leurs antipodes. C’est toute la pertinence d’organismes comme la cored ou l’Appel dans la prise en charge de la régulation du secteur.»
«Il ne s’agit pas de contrôler les réseaux socio numériques, cela serait une entrave véritable au jeu démocratique. Il s’agit plutôt d’éduquer aux usages, de réguler cet espace qui est finalement un reflet de nos sociétés, nos pratiques, nos frustrations, nos violences. Il s’agit en vérité de se poser la question du modèle de société que nous voulons. C’est ce qui se cache derrière la question de la régulation de l’internet.» Poursuit-il.
Au Sénégal, beaucoup d’acteurs politiques n’ont parfois pas accès à la presse publique et même à une certaine presse privée. Ils utilisent internet pour partager leurs actualités et être en contact avec leurs militants. C’est aussi grâce à internet que certaines informations officielles circulent et deviennent accessibles à tous. Ceci dit qu’au-delà des dérives constatées, l’internet peut avoir un grand impact sur notre démocratie s’il est bien utilisé.

Ismaila Seck.

Ismaila Ba Seck

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