Soudan: Quand le pain fait tomber le régime

D-cryptage Politique
Publicités

L’ annonce de la montée du prix du pain, le 19 décembre 2018, a provoqué une vague de manifestations au Soudan pour dénoncer le coût de la vie. Les protestataires ont par la suite demandé la chute du régime d’Omar el-Béchir, au pouvoir depuis le coup d’État de 1989. Aujourd’hui EL Béchir est déchu, et détenu par l’armée. Retour sur un dénouement improbable.


Le prix du pain : la goutte de trop 

Le régime liberticide d’Omar el-Béchir s’est assuré d’imperméabiliser la capitale Khartoum aux soulèvements, habituel foyer des contestations . Mais le 19 décembre 2018, le gouvernement soudanais découvre avec stupeur les premières manifestions à Atbara qui vont embraser tout le pays, dont Khartoum. 

Le prix du pain s’inscrit dans une succession d’augmentations qui pèsent sur les Soudanais. Le coût de la vie, la crise de liquidité, le prix de l’essence, etc. sont autant de raisons nourrissant les soulèvements. Faute de confiance dans les institutions, monopolisées par le parti d’Omar el-Béchir, les populations en périphérie de la capitale se sont organisées autour des mouvements des jeunes, des agriculteurs indépendants et des travailleurs, pour se faire entendre . 

Dès la première semaine de manifestations, des arrestations politiques et de violentes répressions ont lieu. On compte 8 morts selon le bilan officiel, 22 selon le leader de l’opposition Sadiq al-Mahdi, et 37 manifestants abattus selon Amnistie internationale. Cette réponse gouvernementale a conduit les manifestants à exiger la fin du régime trentenaire d’Omar el-Béchir, et moins à dénoncer les difficultés économiques . 

Les analystes Nisrin Elamin et Zachariah Mampilly observent 4 facteurs qui distinguent ces manifestations des précédentes . Le premier est la naissance des révoltes en périphérie avant de contaminer Khartoum. Les précédentes manifestations prenaient forme à Khartoum, mais elles étaient circonscrites à la capitale et avaient du mal à gagner la périphérie. Le deuxième facteur est le soutien au mouvement des partis et du leader de l’opposition, Sadiq al-Mahdi, de retour d’exil. Le troisième facteur a trait aux signes de rapprochements de l’armée et des manifestants. Le quatrième est le contexte politique régional avec des soulèvements qui ont des similitudes avec les manifestations soudanaises, comme au Sénégal, en Tunisie, en Éthiopie, etc. Ainsi, les analystes évoquent davantage de ressemblances avec les révoltes réussies de 1964 et 1985 qui ont permis un changement de régime au Soudan

L’agriculture : un avenir prometteur mais ignoré 

Entre 2,4 et 2,6 millions de tonnes de blé sont consommées par les Soudanais, alors qu’environ 445 000 tonnes/an sont produites au Soudan . Dans le cadre des politiques d’austérité recommandées par le Fonds monétaire international, le gouvernement soudanais a mis fin aux subventions. Ce dernier confie les importations céréalières au secteur privé, ce qui cause une augmentation des prix, notamment du pain . 

Selon la Banque africaine de développement, le Soudan possède 63 % de terres agricoles inexploitées propices à une variété de cultures. Elle estime que « l’agriculture irriguée à grande échelle, la production laitière et l’élevage, les entreprises forestières productrices de gomme arabique et la chaîne d’approvisionnement en cuir destiné aux exportations régionales et mondiales » ont un grand potentiel d’investissement privé. 

Mais le changement climatique n’exempte pas le Soudan, qui connaît « une dégradation environnementale grave et prolongée due à la faiblesse des précipitations et à la surexploitation des arbres, des sols et des pâturages». 

Selon le journal Le Monde, sur la scène internationale, afin de préserver la stabilité de la région, il est préférable d’avoir un pouvoir soudanais contesté plutôt qu’il n’y en ait pas. Au Yémen, le régime soudanais a déployé ses troupes aux côtés de l’Arabie saoudite, qui est soutenue par les États-Unis. Ainsi, ce pays a levé les sanctions économiques à l’encontre du Soudan . 

Quant à Omar el-Béchir, il est sous mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale pour génocide, crime de guerre et crime contre l’humanité commis au Darfour. L’ampleur des récentes manifestations, qui sont toujours d’actualité, l’ont conduit à s’écarter de la tête de son parti au profit d’un de ses partisans, Ahmad Harun. Ce dernier est aussi sous mandat d’arrêt pour crime de guerre et crime contre l’humanité . Un semblant de réformes se dessinerait à la tête du pays, où 130 000 jeunes entrent annuellement sur le marché pour 30 000 emplois disponibles. 

Références:

Gasthury Chandrajegatheesan 
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

février
2017 Famine au Soudan du Sud

septembre
2012 Manifestations anti-américaines dans plusieurs pays arabes

janvier
2011 Tenue d’un referendum sur l’indépendance du Soudan du Sud

février
2003 Début d’un conflit dans la province du Darfour, au Soudan

avril
1985 Renversement du gouvernement de Gaafar Mohammed Nimeiry au Soudan

mai
1983 Début d’une guerre civile au Soudan

septembre
1976 Apparition du virus Ébola en Afrique

février
1972 Signature d’un accord mettant fin à la guerre civile au Soudan

mai
1969 Accession du colonel Gaafar Mohammed Nimeiry à la présidence du Soudan

août
1967 Ouverture d’un sommet des pays arabes à Khartoum

avril
1965 Élection d’un nouveau gouvernement au Soudan

mai
1963 Signature de la Charte constituant l’Organisation de l’unité africaine

septembre
1961 Ouverture d’une conférence des pays non-alignés à Belgrade

novembre
1958 Accession au pouvoir du général Ibrahim Abboud au Soudan

janvier
1956 Proclamation de l’indépendance du Soudan


Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.